"Trop"



Drôle de mot, non ? Il veut dire tant de choses. On est trop fatigué ! tu veux en faire trop ! tu es trop gentille ! tu es trop belle ! il est trop tard !
Mais ça ne veut rien dire. Trop, trop, trop !!! au trot, oui ! et plus vite que ça.
Trop, cela signifie quelque chose qui est en plus, que l’on ajoute sans que cela soit nécessaire. Au sens étymologique du terme, ce petit mot est affreusement péjoratif, du moins négatif. Tu es trop belle ! Quoi, ça veut dire que je dois devenir plus moche pour te plaire ? Non, c’est que le sens du mot a complètement éclaté ; il a été détourné comme la majorité des mots dans ce pays. Il prend aussi tout son sens en fonction du ton sur lequel on ose le prononcer. Bref, c’est bien compliqué.

Pourquoi toujours utiliser ce mot qui ne veut rien dire ? Tu as raté le film, tu es en retard. Pas besoin d’en rajouter une couche en disant que c’est trop tard. Tu te tais, point final. Forcément, si l’on l’a raté, c’est qu’il est trop tard. Tu es très belle et cela m’impressionne. Tu es gentille mais tu devrais l’être moins car, là, tu vois, tu passes pour la bonne poire. On a beaucoup marché, je pense qu’il serait bon de s’arrêter là. Tu veux en faire trop ! et alors, je suis maso, j’en fais beaucoup mais pas trop car si je le fais c’est que je trouve cela nécessaire.

Non, mais il ne faut pas exagérer. Pourquoi je dis que ça ne veut rien dire ? Car il me contrarie, ce petit mot. Il me fait mal, là-bas, tout au fond, tout profondément. La vérité, c’est que j’ai peur du trop. Suis-je trop gentille ? Suis-je trop sage ? Suis-je trop passive ? Est-ce trop injuste ? Me suis-je trop avancée ? Ai-je trop mangé ? Est-ce trop tard pour… ? Ce trop me fait me poser « trop de questions », c'est-à-dire des questions qui ne sont pas nécessaires, qui me rongent de l’intérieur. Quand on en vient à utiliser le mot « trop », c’est que nous avons déjà dépassé le soi-disant « normal ». Finalement, cela ne sert à rien de se dire qu’il est trop tard. Le mal, si mal il y a, est fait. C’est un comportement typiquement humain que celui de toujours se sentir coupable comme si la culpabilité représentait notre seconde nourriture, celle qu’on prend au goûter et un petit peu le matin, pour remplacer les protéines.

Je pense que ça vient des nombreuses limites que nous nous mettons, que l’éducation nous impose de mettre, que la morale nous ordonne. Mais il faut bien se freiner de temps à autre, non ? Alors comment s’en sortir ? Trouver le juste milieu. Connaître les règles, ne pas les déjouer, ne pas les contourner, juste les respecter en me respectant. Remplacer les « suis-je trop » par « j’ai été… alors changeons… »