La complainte du chat





Il était tard, très tard, j’allais m’endormir, je me laissais bercer par le silence de la nuit, je glissais dans un autre monde, mon monde, celui de mes rêves et de mes cauchemars, j’espère que ce soir, je n’en ferai pas trop. Quand soudain, des voix, dehors, des cris, un appel au secours, des miaulements se mettent à déchirer le silence bien installé de la nuit, la lune sursaute, se réveille. Pleine lune. Effrayé, je me lève tout doucement, en gardant la couette sur moi, on ne sait jamais. Il faudra peut-être que je me cache.

Je tends une oreille et j’écoute ces bruits qui me serrent le cœur, qui m’étouffent. Je suis comme paralysée. Dans l’instant. J’ai du mal à respirer. Ces cris, il va mourir, quelqu’un est mort, quelque chose est mort ce soir. Un oiseau de mauvaise augure. Jusqu’à présent, je ne savais pas ce que cela voulait dire avoir le sang qui se glace. Je le sais maintenant. On ne respire plus par le ventre mais par la bouche seulement. L’air ne navigue plus dans ton corps, tu es comme suspendue, suspendue à l’inconnu, en attente du prochain cri, je veux que ça s’arrête. Mais non, cela continue, cela s’accentue, les cris sont plus forts. Encore plus. Comme mon cœur, il bat, je ne le maîtrise plus. Suspendue, oui, je suis suspendue. Je n’ai pas froid, mais je ressens une forte chaleur, une bouffée de chaleur qui monte à mes joues, rien que pour les voir rougir ; cela fait mal. Mon corps se crispe, j’ai mal, tout au fond, à l’intérieur, je deviens toute petite, j’essaie de me blottir encore plus au fond de mon lit. Mais rien n’y fait. On n’échappe pas. On ne peut pas s’échapper. J’essaie de m’étirer pour me détendre, mais cela fait trop mal.

Alors j’enlève la couette, je prends mon courage à 2 mains, et je regarde tout simplement par la fenêtre. Les volets ne sont pas fermés, ils ne sont jamais fermés. J’aime me réveiller avec le jour, j’aime ce sentiment à la fois de peur et de liberté que l’on a face à la nuit. Dans son lit, on se sent en sécurité, dans la chaleur des draps aux histoires multiples et complexes. Mais en même temps, un oeil reste dehors, il ne peut pas s’endormir, il reste à l’affût du moindre mouvement, de la feuille qui tremble, de l’ombre qui passe furtivement, du crissement d’un pneu, vestige au loin de la civilisation. Une seule vitre nous sépare de l’infini. La nuit, la nature se réveille. Elle est envahissante, mystérieuse et rassurante à la fois car on peut s’y perdre mais trouver un chemin que nous n’osions pas prendre.

J’ouvre un œil, puis deux. Dehors, cela semble se calmer. Le bruit s’évanouit, disparaît en un grondement lointain. Que s’est-il passé ? L’espace d’un instant, j’ai perdu toute notion, je me suis égarée. J’ai eu très peur. Je me recouche. Où le suis-je déjà ? Un dernier miaulement, moins fort, plus sensible, plus discret, au loin. Je chuchote, pour ne pas me réveiller, pour ne pas réveiller la nuit : « demain sera un nouveau jour, j’en suis sûre… »