Le parfum





Il y a de ces parfums que l’on n’oublie pas, que l’on ne peut pas oublier. Ce sont des odeurs qui vous accompagnent. Tu ne dors pas ? Elles te berceront. Tu pleures ? Elles te cajoleront. Tu as mal ? Elles souffriront à ta place. Tous ces parfums sont là, autour de toi, près à t’aider, à t’écouter, eux au moins, ils n’ont pas de préjugés.

Ce sera le parfum des sels de douche qui fondent dans le bain, c’était le temps où ton frère et toi, vous étiez comme les colombes de la paix, comme les deux doigts de la main, comme les petits pois-carottes, dans d’autres pays. Inséparables, tout simplement. Ces parfums portaient vos rires, dessinaient vos sourires. C’était le temps où tu pouvais crier de joie, sans avoir peur du lendemain, sans avoir peur de lui. Il prenait de la place, mais tout, tu étais toute petite, alors ça n’avait pas d’importance. Il faisait chaud, les vapeurs se teintaient de ces odeurs fruitées, exotiques, fraîches.
Ce sera le parfum maternel, l’irremplaçable. Celui vers lequel on veut se tourner lorsque tout va mal. On pleure dans une écharpe qui appartenait à maman ; Elle n’est pas là, peut-être qu’elle n’a jamais été là mais son parfum, oui. C’est douloureux, non, de savoir que de tels éléments chimiques peuvent résulter de tels souvenirs, presque remplacer l’absence, du moins, la combler pour quelques instants. Le nez rassasié, on n’en prend une dernière bouchée, puis on quitte le châle, tu montres tes yeux. Comme par magie, ils ne sont plus rougis et le visage revient apaisé, les traits calmés, adoucis. Cette alchimie, tu ne peux pas l’oublier. Son parfum séchera tes larmes, son parfum te caressera et tu iras mieux, tu verras. Tu vas sûrement t’endormir ou du moins, tu le voudras mais c’est aussi lui qui te donnera la force de continuer.

Le soir, tu en as un peu honte alors tu ne le fais que quand tu es seule, dans ton lit, sur tout pas quand il est là, que penserait-il ? mais peut-être qu’il fait la même chose, c’est si important une mère. Le soir, tu poses sur ton oreiller ou à côté, du moins, non loin de ton petit nez, tu viens poser cet habit maternel, peut-être que tu lui a pris sans qu’elle ne te voie, de peur, de peur d’avouer que tu l’aimes, qu’elle te manque, elle-aussi, elle a peur de te l’avouer. Mais sa fierté l’en empêche, elle ne te murmurera jamais ce que tu veux à ton oreille. Tu viens poser cet habit maternel près de ton petit nez. C’est sûr, il t’aidera à dormir, à dormir sans cauchemars, à dormir dans des rêves tous plus fous les uns que les autres. Le matin, tu n’oublieras pas de ranger cette écharpe dans ta commode, celle qu’elle avait d’ailleurs commandée pour toi, quand tu étais encore un bébé. A cette époque, elle osait encore te regarder. Elle osait de toucher, elle osait de prendre dans ses bras, elle osait dire aux autres que tu étais belle, que tu étais la prunelle de ses yeux, qu’elle t’aimait. Tout cela, dans une seule et même écharpe bleutée.

Ce sera ce parfum chocolaté qui titillera tes papilles, près de la cheminée, un dimanche d’hiver. Tu es allée chercher du bois ; en famille, toujours. Le feu aussi a le droit de se nourrir ! Alors, dans un coin de la maison, tous ensemble, sans bruit, seulement le chocolat qui vient réchauffer ton corps, tous ensemble, vous savourez un chocolat chaud, son parfum règne dans toute la salle à manger. Bientôt, cela sera l’heure de prendre sa douche. Mais pour le moment, personne n’y pense, chacun boit ce bonheur, songe à ce parfum, et à cette chance qu’il vous donne de pouvoir être là. Aucun d’entre vous n’aimerait être ailleurs, il raterait quelque chose de fort. Il perdrait cette odeur sucrée, exquise, innocente, pure, simple, le parfum d’un chocolat au lait.

Ce sera ce parfum, qui vous donne soif. Papa a pensé à l’eau, il nous connaît bien, ce papa. Un bon repas et c’est reparti pour des plongeons en cascade. Ton frère te fait boire la tasse, ton autre frère t’en fait boire une deuxième. Pas de répit. Papa arrive et te sort de l’eau. Tu recraches tout de suite. Il ne faut pas attendre. Mais cette odeur reste. Tout cela sous l’œil amusé de maman qui loin d’être une écrevisse, se teint en marron-orangé, la couleur de l’été. Sur la plage, il y a du monde, mais maman, je ne la perds jamais de vue. Je fais confiance à mon flair, l’huile de monoï dans lequel elle baigne me donne envie d’y nager. Un bac à sable sans sable mais rempli d’huile de monoï, quel bonheur. Ce parfum de coco, exotique, frais, doux, voluptueux, je n’ai qu’à penser à maman si je le veux. Quand je serais grande, moi-aussi, je sentirai le monoï.

Ce sera ce parfum des bois, qui nous réunira, un matin de décembre. L’impatience se dessine dans les yeux. On veut toucher mais non, il faut attendre les parents. Toujours les derniers à se lever, ce jour-là. Le sapin, lui, il est toujours là. Bon, il commence un peu à se dénuder mais il patiente. Il déploie ses belles odeurs et il patiente. J’aime y fourrer mon nez mais ça pique et ça fait rire tout le monde. Je pourrais rester à ces pieds des heures, à regarder mes frères, ma mère, ma grand-mère…à admirer leurs sourires. Je crois que eux-aussi dégagent un parfum des bois. C’est mon cadeau. Le plus beau.

Ce sera ce parfum acide qui te fera éternuer, peut-être de joie, mais il te fera renifler. Il en faut, des produits pour la garder bleue, cette piscine, mais ce n’est qu’un effet d’optique, ton père te l’a appris, l’eau n’est pas bleue, sache-le, elle est le reflet des cieux. La nuit, elle sera sombre mais des lucioles y scintilleront. En fin d’après-midi, elle se teintera de nuances orangées, tu auras envie d’y croquer. On sort de la piscine, il fait froid, comme à la mer. Tu cours vers ton père, il est là toujours, à te surveiller, il te regarde. Il est resté là pendant que tu nageais, de peur. De peur de te perdre, de ne plus te voir dans ce labyrinthe bleuté, lui-aussi. Tu es sa vie, il ne lâchera jamais ta main. Alors il te frotte, dans une serviette qui sent bon la lessive, il te frotte, encore papa, encore plus fort. Il te frotte, tu en deviens toute rouge. Merci papa, prend moi dans tes bras. Et tu as chaud.

Ce sera le parfum des épices, les jaunes, celles de la paëlla. Derrière dans le jardin, les poêles s’activent. Maman n’a pas assez de place dans la cuisine, c’est toujours pareil. La paëlla, cela se cuisine pour 15 ou cela ne se cuisine pas. Point à la ligne. Oui, maman. Tu ne veux pas la déranger alors tu t’assois sur le petit rebord de la porte et tu la regardes, comme une magicienne, mélanger les couleurs, les odeurs, les saveurs. Tu te laisses bercer par le crépitement des ingrédients. Mais un autre bruit t’attire, celui de la tondeuse. Oui, papa tond le gazon. Une seule envie, te rouler dessus ; Ce sera le parfum de l’herbe coupée. Je saute dans les bras de papa, c’est bien lui, il n’a plus ou presque plus de cheveux alors en guise de perruque, il se met des bouts d’herbes dans les cheveux ; Mais papa, c’est vert, ça fait vraiment faux. Mais tu l’aimes pour ça. D’autres herbes se cachent et s’accrochent à ses poils, tant mieux, eux-aussi sentiront bons l’herbe ; Quand je serais grande, j’aurai un fiancé avec beaucoup de poils. Il faudra qu’il tonde le gazon, de tant à autre. La cloche sonne, l’heure du repas, c’est papa qui servira, comme un chef, une photo et s’est parti ; Ce que j’adore, c’est serré papa puis maman dans les bras après la paëlla, ils sentent bon les épices, ils sentent bon l’amour.

Ce sera ce parfum de rose, qui nourrira mon corps. Ce jour-là. J’ai grandi. Il fait beau. Je m’arrête devant notre maison, ou ce qu’il en reste, c’est un bouquet de parfums qui me fait rêver, ou mieux que rêver, qui me fait me souvenir de tout, de notre enfance, de nos joies, de nos pleurs. J’entends tous ces parfums, je vois toutes ces odeurs. Et ce sera ce parfum de rose, cette rose qui, elle, n’a pas changé, ce sera son parfum laiteux, nuageux, mielleux, rare, qui m’apaisera, cette fleur, non loin de chez moi, au vieux portail d’ailleurs, qui m’appellera et me chuchotera : « n’oublie pas, n’oublie pas ce parfum, celui… »