Le carillonneur

Vole vole, une ombre,
un tableau sombre,
la rosée d'un matin bien arrosé,
que son chant laisse traîner,
son histoire tenue par un champ de tulipes,
en face d'un bordel assourdissant,
aux façades de guenipes,
le carillonneur façonne son chemin...

Au réveil d'un printemps timide,
les yeux encore bien humides,
d'une nuit tantôt agitée, tantôt angeline,
cette envie n'est jamais bénigne,
la musique résonne déjà en lui,
il aperçoit devant lui ces habits de fonte,
tel un piano sous ses doigts qui jouit,
un ballet de pas et de fréquences,
il n'a guère le choix si ce n'est d'accepter la danse,
comme un impatient devant son vin...

Il gravit les marches,
comme on gravit cette arche,
qu'est notre vie, parfois lâche,
mais qui jamais ne mâche,
ni sa peine, ni ses veines,
de sang, de froid, de guerre,
à l'abri d'un vaillant mais vieilli chêne,
le carillonneur ne se soucie plus de sa terre.
Oui, oh matelot, en lui tout se perd,
il est pris dans un vent,
qui dépasse père et mère,
il en fait décorner ces soldats de rang,
la scène, la scène, oh chère Reine,
les cloches, les cloches,
parée d'or et de mousse,
les cloches, les cloches,
son coeur bat, tout se rapproche,
il a abandonné la rousse,
les cloches, les cloches,
tout sonne, là, dur et feuillue,
dans son esprit, il veut et ne veut plus,
la peur, la crainte, l'envie, le désir,
la pulsion d'un monde verni mais dégarni,
par ces fieffés, ces hommes de loi,
qui se brisent les nerfs sur toute courroie,
ces violons, ce combat,
la scène, la scène,
musicien qui met bas,
oui, il a perdu les eaux mais pas la passion,
il sait qu'au fond de ces carillons,
gît la plus belle des maisons,
et cela loin d'être en vain...

s'il pouvait, il s'envolerait,
s'il pouvait, jusqu'à son dernier jour il oublierait,
s'il pouvait, plus rien n'aurait de sens,
s'il pouvait, il briserait la raison,
s'il pouvait, il tordrait les oraisons,
ceux qui mentent, ceux qui se vantent,
ceux qui te disent oui, puis t'abandonnent,
ceux qui promettent, puis détonnent...
la scène, la scène...
les cloches, les cloches,
la fin approche,
la grève décroche...

s'il pouvait, il ne vivrait plus qu'à jamais cette transe,
s'il pouvait, s'il pouvait, s'il pouvait...
des notes, des sons, des bruits,
ses derniers pas sous la pluie,
elles sont là,
ses derniers pas, ses derniers pas,
il se glisse doucereusement dans ce palais,
dans cet alto du trépas,
son coeur encore bat...
ce sera son plus beau mets...

vertige saint, vertige malin...