PRENDRE LE TAUREAU PAR LES CORNES


Est-ce que je suis prête ? C’est la bonne question, un taureau, ça se défend trop, sa masse, ses muscles, sa volonté, sa rage, il n’est pas comme moi le fantôme de lui même. Bon, on me dit de le prendre, je dois le prendre mais je vois son air déjà féroce et j’ai peur, depuis toute petite il ne m’a pas laissé de répit, il m’a observée de près, de très près, sans vraiment jamais me le montrer.

J’ai toujours détesté la corrida. Pourquoi je commencerai aujourd’hui, après, si c’est un combat à main nu, oui je suis d’accord, je peux attraper les cornes, je ne sais pas si je survivrai.

J’attrape,
Je corne,
Une licorne,
Je rêve,
Un pas sur la grève,
Je tombe,
Il m’assomme
Je me rends en somme
Je me suis battue,
Pas tue.

Et puis qu’est ce qu’il m’a fait ce taureau ? A vrai dire, je le connais mal, et puis pendant toutes ces années, je lui ai mal parlé, il faut le dire, Ses cornes ont grandi de jour en jour, j’ai essayé à plusieurs reprises de les attraper mais c’était un terrain glissant, j’ai d’ailleurs dérapé comme on le fait sur le verglas, on se casse trois, quatre idées et on repart, on se marre, parfois, on reste jamais sur le carreau, peut être qu’avec le cœur, je tombe à pic mais si un jour je trouve ton trèfle cher taureau, je suis preneuse.

J’aime les animaux. Je ne veux pas te prendre si violemment. Tu ne m’as rien fait, si ce n’est d’exister. Tes cornes ? ce sont ta force, pourquoi tant de haine si tu es si doux, alors non cher taureau, je ne te prendrai pas, je vais plutôt te caresser, te parler, t’apprivoiser. Oui, c’est bien ça. Le petit prince l’a fait avec le renard, il est devenu roi, enfin, il aurait pu, être roi n’est pas tache facile, ce n’est pas être mille mais un sur ce fil. Non, j’ai compris, je vais t’apprivoiser cher taureau, car finalement, quand j’enlève ton masque, c’est bien moi derrière, celle que je ne connais pas encore et qu’il faudrait que j’attrape si violemment, c’est ce que j’ai fait pendant des années. Douce corrida.
Oui, moi qui déteste la corrida, j’ai voulu pendant des années t’arracher les cornes.

Non, cher taureau, tu es bien trop beau. Tu es bien trop fort. Tu es si libre et si instinctif. Je ne te prendrai pas par les cornes, car cela ne me fera pas avancer d’un pas de trait, mais reculer dans les fossés. Je vais t’apprivoiser, te parler, te comprendre, t’entendre. Une oreille.

Deux oreilles,
Bouchés,
Par la vie
Je dévie,
Je sais dévier
J’évite,
J’ai évité,
Je suis tombée
Drôle de fossé
Je lévite
Je t’évite,
Je suis bête
Voilà, oui, je suis la bête.
Je suis toi.
Tu es moi.
On ne fait qu’un
Allions nos cornes.